Psychanalyste Annecy

Peut-on oublier un viol ? J'ai été violé(e) et je l'ai complétement oublié pendant des années


Comment être sûr(e) que j’ai été victime de violences sexuelles ?

S’il y a bien une question qui revient beaucoup à mes oreilles, c’est celle-ci.

Ce besoin de réponses quand à des ressentis, des souvenirs flous et lointains, des symptômes auxquels on ne trouve pas de sens, que l'on soit un homme ou une femme, est un véritable gouffre.

1 - Pourquoi cette question n’est pas anodine ?

Le simple fait de se poser la question, "ai-je pu être victime de violences sexuelles dont je ne me souviendrais plus ?" doit vous interroger. On ne se pose pas cette question sortie de nulle part. Il y a quelque chose en vous qui sommeille et qui cherche à être "réveillé".

Cela ne veut pas dire que vous en avez été vous-même la victime directe, peut-être avez-vous assisté à des évènements précoces et traumatisants. En tous les cas, il est important de ne pas rester isolé(e) face à de tels questionnements et de prendre un rdv avec un(e) professionnel(le) de la relation d'aide, pour déposer votre ressenti et votre inquiétude.

2 - Que vient-elle mettre en lumière ?

Si vous vous posez la question, c'est que probablement des éléments extérieurs ou propres à vous-même sont venus mettre en avant ce questionnement.
Ainsi des troubles du comportement, des difficultés relationnelles, émotionnelles, physiques et/ou sexuelles, des manquements à votre mémoire, des schémas familiaux et dysfonctionnels peuvent être les symptômes d'un trauma sous-jacent.

La normalisation des violences sexuelles, la culture du viol et la banalisation de l'inceste, que la société valide depuis des générations, participent au tabou de la parole.
Un grand nombre de victimes (homme comme femme) n'ont même aucune conscience du caractère criminel, dangereux et interdit de ce qu'elles ont subi. Il leur faut alors tout déconstruire pour rebâtir ensuite.
Le doute est l'un des ennemis les plus robustes. 

Il s'instaure d'ailleurs dès le plus jeune âge, pour les victimes de violences sexuelles et/ou incestueuses précoces.
Le doute subsiste tant que l’on a pas l’appui extérieur qui vient corroborer nos dires, nos ressentis, nos souvenirs.
Ne pas avoir de validation nous place en position d'insécurité, ne sachant plus qui ou quoi croire.

3 - Le poids du transgénérationnel

Le transgénérationnel, quésaco ?

Nous sommes toutes et tous descendants et descendantes d’une lignée familiale qui nous a transmis des liens d’héritages positifs, mais aussi inconsciemment, négatifs et parfois nocifs.

Quand un membre de la famille est confronté à un traumatisme non traité, souvent tût par honte, culpabilité ou autre, les affects liés à ce traumatisme se retrouvent enfouis dans l’inconscient. Et tant que le traumatisme en question n’aura pas été éludé et mis en lumière, tant que le déni familial ne sera pas dépassé, il continuera son effet sur la lignée descendante.

Lorsque l’enfant vient au monde, il naît avec en son inconscient tout l’héritage psychique de ses ancêtres, ses parents bien sûr, mais aussi ses grands-parents et tous les aïeux qui l’ont précédés.

Il porte en lui toutes les valeurs que ses parents ont reçus bien avant lui, et ce même avant de voir le jour.

C’est d’ailleurs au travers de ses parents qu’il va construire son identité et grandir. C’est au travers du regard porté par son entourage et de leurs attentes et espérances qu’il va devoir évoluer.

L’enfant alors exposé inconsciemment aux influences transgénérationnelles va devoir apprendre à trier les bonnes influences des nocives, et lorsque se mêlent traumatismes et non-dits il est alors beaucoup plus difficile pour lui de faire la part des choses.

Pour son bon développement psychique, il faut que ses parents et aïeux aient un temps soi peu régler leurs propres traumatismes internes, autrement l’altération psychique de l’enfant peut être engagé. Ce dernier peut grandir dans l’incapacité de développer et nommer ses propres émotions, sentiments ou pensées.

Transmission des violences sexuelles

C’est ainsi que l’on retrouve de nombreux noyaux familiaux dits maltraitants (violences physiques...), abusifs (inceste...), ou toxiques (alcoolismes, manipulations psychologiques...) qui se perpétuent de génération en génération.

La transmission interfamiliale se fait souvent par loyauté inconsciente. Le schéma traumatique se répète ainsi inlassablement car tant qu’il n’a pas été repéré et traité par un membre de la famille, il continuera de se propager.

On se doute que le traumatisme originel de la personne l’ayant vécu a été tu à la fois par nécessité, par volonté d’oublier pour ne plus avoir à en souffrir (fausse croyance inconsciente), mais aussi de ne pas faire souffrir l’autre, de le protéger de tous les affects liés et ne pas faire effraction à sa vie psychique.

Tout parent aimant et un tant soit peu secure cherche à protéger son enfant que ce soit de son environnement mais aussi de ses blessures d’enfance. Ainsi on adopte des postures de dénégation de la réalité. On tait, on nie voire on idéalise même parfois ce passé traumatique pour enjoliver, adoucir son vécu, mais que les enfants eux ressentent dans sa réalité quoi qu’on en dise.

Répétitions des violences sexuelles

J'entends souvent en consultations des personnes ayant eu connaissance du vécu incestueux d'un parent ou d'un membre direct de leur famille et qui, pour autant, ont été confrontées elles aussi à des violences sexuelles.

Il est important de comprendre que parfois, malgré la connaissance du vécu traumatique, malgré la parole, la répétition peut être "maintenue".

Il n'y a pas de "bonne" manière d'éviter la répétition de telles violences, si ce n'est la prévention.

C'est en expliquant aux enfants les notions de limite, d'interdit, de respect de leur corps, de consentement que la répétition des violences pourra être amoindries.

Notez que la douleur physique et psychologique liée à un vécu de violences sexuelles peut-être "adoucit" lorsque la victime est soutenue par son entourage, comprise et entendue. Le rejet de sa vérité, en revanche, lui cause une double peine qui peut enclencher parfois encore plus de dégâts que la violence en elle-même.

4 - Comprendre les mécanismes de défense en jeu face au trauma sexuel

Sidération, dissociation, dépersonnalisation, amnésie traumatique, autant de mécanismes de défense, bien connus des victimes de violences sexuelles. Faisons un petit tour d’horizon pour définir en quelques mots ce qui se cache derrière ces mécanismes défensifs.

 

Lors d’un choc physique et émotionnel trop intense comme peut l’être une agression sexuelle, le cerveau perçoit un danger de mort réel.

Face à ce stress intense, le système cérébral répond en activant deux hormones : l’adrénaline et le cortisol, qui normalement nous permettent de réagir vite face à une situation dangereuse. Seulement face à ce trop-plein hormonal qui risquerait de le faire imploser, le cerveau opère alors un court-circuit, c’est le phénomène de sidération psychique. La victime immobilisée, tétanisée ne peut plus réagir, ni bouger, ni même crier.

Et c’est ce qui bien souvent malheureusement est reproché à une victime de violences sexuelles, pourquoi n’a t’elle pas réagit, ne s’est t’elle pas enfuie, n’a t’elle pas crié ou dit non ?

Alors que la victime est tétanisée, le cerveau toujours en état d’alerte peut alors opérer une 2ème stratégie, la dissociation.

C’est ce phénomène neurologique qui est décrit par bon nombre de victimes dissociées lors de leur agression : le sentiment de voir la scène d’en haut, d’avoir des arrêts sur image, de ne plus être dans son corps, de ne plus ressentir aucune émotion, d’être comme scindé en deux parties.

La violence subit est tellement brutale et inconcevable qu’elle est même parfois projetée à l’extérieur, c’est la dépersonnalisation que l’on constate chez certaines victimes qui parlent alors d’elle à la 3ème personne lorsqu’elle relate l’agression.

Vient ensuite un mécanisme toujours peu connu, l’amnésie dissociative ou traumatique. Le cerveau n’oublie pas, il fait seulement en sorte de garder la mémoire de ces souvenirs dans une sorte de boite noire qu’il refoule au plus profond de l’inconscient, parfois pendant des années voire toute une vie. C’est un phénomène très fréquent notamment chez les victimes mineures au moment des faits ou qui sont confrontées à leur agresseur de manière récurrente (parce qu’elle vive avec lui par exemple comme c’est le cas dans 94% des cas).

La victime a occulté psychiquement pour sa survie tout un pan de son vécu, elle se retrouve en quelque sorte dans une anesthésie émotionnelle mais son corps lui se souvient et le manifeste par divers symptômes : mal-être, dépression, troubles anxieux, phobies, insomnies, maladies, hypervigilance, isolement, dévalorisation, agressivité, méfiance excessive etc.

Lorsque cette boite noire dans laquelle l’amnésie renferme tous ces souvenirs traumatiques s’ouvre, c’est en général lors d’un évènement émotionnel intense (deuil, rupture, accident, naissance…).

L’amnésie peut rester partielle et ne révéler que des bribes de souvenirs qui paraissent alors irréels, hors du temps, comme lointains et flous. La victime se sent comme dans le brouillard. Elle peut se remémorer une odeur, un son, une sensation, elle revit à l’instant T tout ce que son corps et son esprit ont perçu lors de l’agression mais que sa mémoire à l’époque a soigneusement dissimulée.

Il ne faut pas prendre tous ces mécanismes à la légère, ils sont bel et bien existants et bien qu’ils se mettent en place pour une bonne raison, les victimes en souffrent néanmoins. C’est pourquoi il faut être accompagné(e), entouré(e) de bienveillance et éviter par dessus tout les préjugés qui ne font qu’aggraver la situation déjà extrêmement lourde.

Sidération

Phénomène neurologique induisant un court-circuit cérébral au moment du trauma et qui provoque une tétanie.

La victime ne peut plus bouger ni même crier.

Dissociation

Coupure émotionnelle due à un mini-clivage entre le corps et l'esprit.

La victime est dans l'incapacité de ressentir ses émotions et de les comprendre. Elle vit dans une anesthésie émotionnelle quotidienne.

Refoulement

Séparation entre conscient et inconscient.

Agit comme un pansement à l'angoisse et maintient la mémoire du trauma isolée.

La victime est dans l'incapacité de se souvenir du trauma.

Déni

Refus psychique de reconnaître la réalité de l'existence du trauma.

A la différence de la dénégation où la victime est consciente de la réalité mais choisie de la nier, dans le déni cette réalité est niée à son origine même.

Colonisation

Forme d'identification à l'agresseur due en partie à une soumission totale à la volonté de ce dernier.

Modification notable de la personnalité de la victime et sentiment de culpabilité.

Dépersonnalisation

Partie de soi qui devient étrangère.

La victime est comme détachée de ses propres pensées, de ses sentiments, de son corps.

Amnésie traumatique

Coupure de la mémoire qui maintient le souvenir intacte dans une boîte noire hermétique à la conscience directe.

La victime ne se souvient plus du trauma en question, n'en a plus aucun souvenir.

5 - Théorie des faux souvenirs

Il s'agit d'une théorie selon laquelle les flashs et réminiscences d'une victime de violences sexuelles seraient inventés, imaginés, fabriqués, induits, fantasmés.

Cette théorie fut mise en avant aux États-Unis dans les années 1990 suite à des accusations d'enfants devenus adultes contre leurs parents pour des faits d'abus sexuels. Tous à l'époque avaient suivi ce que l'on nomme une TMR (thérapie de la mémoire retrouvée).

Pour comprendre l'émergence de cette théorie des faux souvenirs, il faut comprendre avant tout l'influence de la psychanalyse de Freud de part l'abandon de la théorie de la séduction au profit du complexe d'Oedipe.

L'émergence du mouvement #metooinceste est venu mettre en lumière les victimes de l'ombre qui trop souvent restent dans le silence car ignorées, non écoutées, non entendues.

Petit rappel psychanalytique freudien

Théorie de la séduction

 Dans son concept originel, Freud partit de l'idée qu'il n'existait qu'une seule origine traumatique chez l'adulte : l'abus sexuel imposé à l'enfant par l'adulte; ce qu'il entendait par séduction était donc celle de l'adulte sur l'enfant dans le but d'une sexualité génitale complète.

Freud abandonna cette théorie de la séduction car sa thérapeutique à l'époque consistait à encourager ses patients à élaborer des scénarios d'abus sexuels dont eux-mêmes n'avaient aucun souvenir. Cette méthode était selon lui la seule efficace, par la pression énergique, pour que l'événement traumatique ressurgisse.

Conscient que sa méthode était inefficace voire professionnellement dangereuse, et qu'elle ne menait à aucune véritable conclusion, Freud renonça à sa théorie de la séduction au profit du complexe d’Oedipe.

Complexe d'Oedipe

Dans son identification à ses figures parentales et dans son développement psycho-affectif et sexuel, l'enfant traverse une période de "fantasmes" d'incorporation du parent et en fait un objet de désir.

Selon Freud, l'enfant sous l'influence de la séduction, peut devenir un pervers polymorphe et être entraîné à tous les débordements imaginables. Cela démontre selon lui, qu'il porte dans sa prédisposition les aptitudes requises.

De nos jours, encore bon nombre de professionnels de la santé mentale ou de la relation d'aide adhérent à ces concepts pris pour une réalité absolue et commettent des dégâts irréversibles sur les victimes en leur signifiant que leurs souvenirs ne sont que des rêves, des hallucinations, des fantasmes sortis de leur imagination.

Une autre approche du traumatisme est possible, plus humaine, celle des victimes et de leurs paroles qui doivent être entendues pour ce qu'elles sont.

Les conséquences des violences en seraient, si ce n'est pas réduites, en tout cas bien amoindries.


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